Antoine Dumartinet, auditeur, a participé au podcast Ambition Publique

Actualité | Publiée le 1 octobre 2025 | Mise à jour le 28 août 2026


Couverture podcast Ambition publique

Dans un contexte où chaque euro compte, l’audit interne est un outil essentiel de l’administration publique.
Indépendant et rattaché directement aux ministres, il permet de s’assurer que les dispositifs de contrôle interne sont efficaces, proportionnés aux risques… et qu’ils renforcent l’efficacité de la dépense publique.

IGF : l’audit interne améliore l’efficacité de la dépense publique

David : Bienvenue sur Ambition Publique, le podcast qui donne la parole aux agents publics pour transmettre leur ambition pour la chose publique. Ce podcast se décompose en trois parties :

  • Partie 1 : Parcours personnel de l'invité
  • Partie 2 : Missions réalisées
  • Partie 3 : Conseils aux auditeurs

Aujourd'hui, je reçois Antoine du Martinet, qui travaille au sein du pôle audit de l'Inspection générale des finances, institution qui n'avait pas encore été abordée jusqu'à présent dans ce podcast. Et petite mention à la Caisse d'Épargne, la banque des agents de la fonction publique qui me soutient pour la production. Bon visionnage !

PARTIE 1 : PARCOURS PERSONNEL

David : Bonjour Antoine.

Antoine du Martinet : Bonjour David.

David : Merci d'être avec nous pour parler de ton parcours, de tes missions au sein du pôle audit de l'Inspection générale des finances, et des conseils que tu peux donner aux auditeurs. Mais d'abord, je vais te présenter.

Antoine du Martinet, tu es né en septembre 1990 au Mans, et après un baccalauréat scientifique, tu entres en classe préparatoire aux écoles de commerce au lycée Joffre à Montpellier pendant 2 ans. À l'issue de ces 2 ans, tu intègres l'école de commerce Audencia à Nantes pour 4 ans, de 2010 à 2014. Tu intègres Science Po Paris pour un second master, un Master Affaires européennes, de 2014 à 2016. À la fin de ce master, à l'été 2016, tu obtiens une bourse de recherche pour aller à Princeton, et tu publieras un article de recherche sur l'utilisation des fonds européens avec une approche politique.

À ton retour en France, tu es recruté en tant qu'adjoint au chef du bureau des politiques et des finances de l'Union européenne au ministère de l'Économie. Tu occuperas ce poste à partir d'octobre 2016 pendant 3 ans. Par la suite, tu assures des missions de conseiller-expert en finances et communication placé auprès du ministère de l'Intégration européenne de Serbie, via l'Agence allemande de développement et de coopération internationale (GIZ) à Belgrade, de décembre 2019 à mars 2022. Tu recevras d'ailleurs un titre en novembre 2020 par la Cour des comptes européenne : le prix pour la recherche dans le domaine de l'audit du secteur public.

Tu reviens alors en France au sein de l'Agence nationale de la cohésion des territoires (ANCT) sur un CDD d'un an en tant que coordinateur budgétaire sur le fonds Brexit. Et enfin — c'est le poste que tu occupes aujourd'hui —, tu es recruté à partir de février 2023 en tant qu'auditeur au sein du pôle audit de l'Inspection générale des finances.

À côté de ça, tu parles le serbo-croate et tu fais aussi du pole sport depuis 4 ans.

Antoine, quel est ton plus beau souvenir sur ton parcours personnel ?

Antoine : Mon plus beau souvenir sur mon parcours personnel... Je pense que c'est un souvenir assez ancien, mais qui a finalement tracé la voie pour la suite de mon parcours à la fois académique et même professionnel. Comme tu l'as dit, je parle serbo-croate, et ça a démarré de manière assez aléatoire. Lorsque j'avais terminé ma classe préparatoire pendant 2 ans, j'avais réussi à obtenir une petite bourse pour aller en Serbie, etc. À cette époque, c'était surtout pour me financer un été après 2 années de dur labeur, et j'avais donc atterri en Serbie avec pour objectif — enfin, des travaux d'étude, parce qu'on avait des travaux d'étude associés à cette bourse-là — d'aller réaliser une étude sur l'architecture des monastères du XIIIe au XIVe siècle. Ne me demande pas pourquoi, je pense que j'avais vu une émission sur ça, ça avait dû me passionner !

Mais le fait est que quand je suis arrivé en Serbie, j'avais plus du tout envie de réaliser cette étude-là. En plus, je suis arrivé le premier jour, je me suis fait voler mon portable et ma carte bleue, et à l'époque c'était vraiment compliqué de transférer de l'argent entre la France et la Serbie : c'est-à-dire que mon grand-père devait venir en permanence à la banque toutes les deux semaines faire des travelers chèques. Autant dire que c'était vraiment l'époque de la préhistoire ! Bref, ça avait très très mal démarré. À ce moment-là, je m'étais même dit : « Mais je pense que je vais rentrer en France en fait, ça sert à rien, j'ai plus envie d'aller dans les monastères et pourquoi j'ai choisi ce sujet ? »

Mais j'ai un peu poussé mine de rien, parce que j'avais quand même de l'argent et j'avais des comptes à rendre à l'issue de ces 2 mois de voyage sur place. Et en fait, je me suis complètement pris d'affection pour le pays — pas uniquement pour les monastères, je suis allé là-bas évidemment, j'ai dormi dans les monastères, j'ai fait mes études sur l'architecture, j'ai appris beaucoup de choses —, mais je me suis vraiment pris de passion pour le pays. Et c'était assez satisfaisant de voir que, bah 10 ans plus tard, je revenais en Serbie avec des amis que je m'étais faits à cette époque, et cette fois-ci pour travailler à aider le pays à intégrer l'Union européenne dans un futur proche.

David : C'est vrai que je ne l'ai pas précisé dans ton parcours, mais ces deux voyages-là, Serbie et Kosovo un petit peu sur le premier, ensuite le deuxième Roumanie, Moldavie, Transnistrie... C'est assez étrange, on pourrait se dire : comment tu as choisi sur une carte ? Tu dis : « Ah bah tiens, cette zone géographique, je la connais pas, j'ai envie d'y aller », et puis « Les monastères du XIIIe siècle, c'est... » ?

Antoine : J'aimerais répondre à cette question, mais en fait je crois que j'arrive pas ! J'ai dû voir vraiment un reportage et je me suis dit que ça allait me passionner. Sur la Moldavie, pour le coup, c'était sur la controverse identitaire moldave, donc c'est vraiment sur la République de Moldavie, sachant qu'en Roumanie, il y a aussi une région qui s'appelle la Moldavie. Elles sont toujours très liées culturellement, notamment au travers de la langue roumaine, et même il y avait eu des tentatives de réunification entre la Moldavie et la Roumanie à la suite du Rideau de fer. C'est une période qui, déjà à l'époque, m'intéressait beaucoup, et je me suis dit : pourquoi ne pas s'intéresser à ce pays qu'on avait tendance un peu à mettre de côté quand on nous parlait de tous ces pays d'Europe de l'Est, de la chute du Mur, etc. ? Donc j'y suis allé, et là j'ai interrogé un peu tous les gens que je pouvais interroger sur le sujet. Sauf qu'en réalité, ils avaient pas grand-chose à me dire sur le sujet !

David : Et donc tu en as aussi profité pour voyager, visiter. Quand on regarde cette expérience personnelle, et ça va de pair aussi avec la bourse à Princeton, la recherche, le prix que tu as eu en 2020 par la Cour des comptes européenne, il y a une voie recherche/professionnelle. Et pourtant, j'ai l'impression que sur ton parcours professionnel, tu es plutôt sur de l'administration, de l'économie, des finances publiques. Comment tu t'es construit ?

Antoine : C'est un peu le dilemme de tout mon parcours. J'ai toujours hésité... Il y a un moment où je me suis dit qu'il fallait que je fasse un choix entre l'administration publique (ce qui m'intéressait, notamment après Science Po) et la recherche. J'ai fait le choix de l'administration publique, donc Bercy, qui m'intéressait énormément, et c'est toujours le cas. Mais c'est vrai que j'ai toujours aimé les investigations, le côté recherche, aller travailler un sujet jusque dans la chair à partir d'une zone qu'on connaît très mal, et aller collecter tout ce qu'on peut savoir sur le sujet. Ça m'a toujours intéressé.

D'ailleurs, c'est l'une des raisons pour lesquelles, quand j'étais à la direction du Budget, j'avais commencé à avoir une bonne connaissance de mon sujet dans le domaine des finances publiques européennes, et j'ai commencé une thèse. Donc une thèse en finances publiques, et je l'ai poursuivie pendant à peu près 2 ans. Et en fait, j'ai arrêté.

David : C'était une thèse professionnelle type CIFRE ?

Antoine : Non pas du tout, carrément inscrite à l'université ! J'étais inscrit à l'université en tant que thésard, j'avais mes cartes de réduction pour aller au cinéma, enfin j'avais vraiment suivi le parcours de thésard. Je pouvais pas bénéficier d'une bourse parce que j'avais déjà un salaire. Et c'est vrai que ça m'a intéressé pendant les deux premières années, mais in fine — mais je parle que dans mon secteur, c'est-à-dire les finances publiques européennes —, j'ai été un peu déçu par le monde de la recherche d'une certaine manière, et je suis assez vite arrivé à la conclusion qu'en fait, je préférais traiter de mes sujets de finances publiques en étant au sein de l'administration. Donc au moins ça m'a un peu... je vais pas dire vacciné, parce que je respecte énormément le milieu de la recherche, mais j'ai compris que c'était pas totalement fait pour moi.

David : Tu nous parles de finances publiques avec un vrai goût. Dans ces finances publiques, tu as fait le choix pendant tes études de te concentrer d'abord sur une classe préparatoire pour des écoles de commerce, tu as fait 4 ans à Audencia. Là, les finances privées on va dire t'intéressaient moins, et tu trouves chaussure à ton pied quand tu rentres à Science Po ?

Antoine : Beaucoup plus. Pour être honnête, j'étais au lycée et j'ai suivi un peu la voie classe préparatoire / école de commerce, très honnêtement un peu par conformisme. La classe préparatoire était pas très adaptée à mon cas, je m'y plaisais pas beaucoup, mais j'ai vraiment suivi le parcours, j'ai tiré le trait, et j'attendais un peu la sentence, c'est-à-dire la fin de ma dernière année d'école de commerce pour savoir ce que j'allais faire. À la fin, je me suis dit qu'il fallait que je fasse autre chose. J'étais assez immature et j'avais du mal à me projeter dans le monde de l'entreprise, que j'avais pas assez désacralisé parce que j'avais fait très peu de stages (je trouvais plutôt des bourses par-ci par-là pour aller en Serbie, en Moldavie, etc.). C'est pour ça que j'ai rallongé mes études.

En plus, j'avais toujours aimé la politique et l'action publique. Je suis un grand lecteur de la presse, ça a commencé quand j'étais très jeune. Aujourd'hui encore, je fais partie de ces rares personnes à se lever très tôt pour aller se poser dans le café en bas de chez lui, lire son journal pendant 1 h 30 avec les habitués du coin qu'il connaît depuis maintenant 10 ans !

David : Ça existe encore !

Antoine : Ça existe encore, ça existe encore ! Je suis passé à la tablette, j'ai arrêté la version papier, donc j'ai un peu upgradé disons. Mais donc j'ai toujours suivi les questions économiques et les questions politiques de très près, surtout que moi je suis de la génération... J'ai commencé mes études dans le supérieur à partir de 2008, c'est-à-dire que le premier jour où j'ai commencé mes études en classe préparatoire, le 15 septembre, c'était la faillite de Lehman Brothers, et à la suite de ça la crise des subprimes, toute la crise économique et financière de 2008-2009, à la suite de quoi on a connu la crise des dettes souveraines de la zone euro, etc.

Autant dire qu'à partir du moment où j'ai commencé mes études jusqu'à la fin, c'était toujours un contexte de crise économique. J'ai été un peu éduqué dans cette espèce d'environnement anxiogène à l'envers. Si tu interrogeais quelqu'un de plus jeune aujourd'hui, quelqu'un de 22-23 ans, les thématiques actuelles c'est plutôt la guerre, des questions géopolitiques ou le Covid. Moi, ma génération, c'est crise économique, crise financière et crise bancaire. C'est tous ces termes de troïka, de rigueur, de mesures structurelles, d'ajustement structurel... C'était très formateur et c'est la raison pour laquelle je pense que ça m'a amené vers Bercy.

David : Je te rejoins tout à fait sur l'aspect un peu morose quand on fait ses études. Moi, pour le coup, quand j'ai préparé les concours administratifs, c'était pile-poil les Gilets jaunes, puis après le Covid pendant 2 ans. Donc en fait, les mesures budgétaires exceptionnelles de crise et les seuils de dettes explosés dans tous les sens, je connais !

Mais alors, quand tu arrives en 2016 à Bercy, déjà est-ce que la situation est un peu meilleure quand même ? Tu arrives en tant que contractuel, c'est ça ?

Antoine : Oui, c'est ça, exactement.

David : C'est un peu original en tant que contractuel de postuler dans un ministère. Comment tu as trouvé l'offre, comment tu passes au recrutement ?

Antoine : J'avais trouvé l'offre sur la plateforme de Science Po, avec quelques offres qui circulaient. J'avais vu celle-ci qui était vraiment fléchée "fonds européens", et je venais à ce moment-là de finir justement mon étude pour Princeton, cette étude que j'avais faite pendant l'été sur les fonds européens et leur impact sur le vote anti-UE dans plusieurs collectivités territoriales françaises. D'une certaine manière, j'étais quand même un peu en ligne avec le sujet du poste.

Après, c'est vrai qu'en lisant la fiche de poste, je me sentais un petit peu éloigné de toutes les compétences qu'ils pouvaient demander, mais je me suis dit : pourquoi ne pas tenter ? J'ai passé les entretiens, et au bout de 3 semaines, j'ai rejoint la direction du Budget. Donc en tant que contractuel, c'était mon premier emploi. J'étais assez jeune pour rejoindre, j'avais 26 ans à ce moment-là. On m'a prévenu qu'au début ce serait un peu compliqué : il y a un coût d'entrée à la direction du Budget qui est assez élevé, c'est-à-dire un coût de compréhension des finances publiques. J'ai fait des finances publiques européennes, mais c'était dans un cadre qui était quand même très scolaire, et se retrouver confronté dans des réunions interministérielles, c'était quand même autre chose. Le coût d'entrée s'est étalé sur à peu près 5 ou 6 mois.

David : Mais tu es resté 3 ans ! Qu'est-ce que tu en as retiré de cette expérience de 3 ans ?

Antoine : Très concrètement, maintenant j'arrive à faire des calculs en étant quasi certain que je me suis pas trompé, et c'était pas gagné à l'origine !

David : Tu avais un bac scientifique, rassure-moi !

Antoine : J'avais un bac scientifique, quelques équations ça va ! Mais tu sais, le budgétaire, c'est pas très compliqué : c'est des plus, c'est des moins, c'est des divisés, tu vas pas avoir des intégrales, des dérivées, etc. En revanche, tu pousses vraiment à l'extrême ces équations. C'est pas 1 + 1 = 2, c'est 1 + 4 - 3 + 12 - 22 x 12 - 4, etc., = 2. Tu dois tout décomposer et il faut être extrêmement rigoureux. Tu dois déterminer tous les composants de la dépense et voir quels sont les leviers dont tu bénéficies pour pouvoir maîtriser ces dépenses-là. C'est beaucoup de nœuds dans le cerveau !

David : Et alors, ces compétences-là, tu vas pouvoir les mettre en œuvre aussi lors de ton expérience en Serbie, à Belgrade. Comment tu t'y retrouves ? Est-ce que c'est ton goût pour cette zone géographique, comme tu l'as dit dans ton souvenir, qui fait que tu vas postuler sur une offre qui se présente à toi ? Comment Antoine, en 2019, se retrouve à aller à Belgrade ?

Antoine : J'ai trouvé cette offre sur le site de l'Agence allemande de coopération internationale (GIZ). Je me suis dit que c'était l'occasion d'aller en Serbie pour enfin travailler, pas uniquement passer des vacances là-bas. En arrivant sur place, c'est vrai que la principale difficulté à laquelle je me suis retrouvé confronté, c'était le positionnement. J'étais rattaché au cabinet de la ministre en charge de l'Intégration européenne de Serbie, mais en tant qu'expert étranger qui est vraiment dans le ministère, sans lien avec l'ambassade. La question du positionnement, voir comment se rendre utile auprès des autorités étrangères, je pense que c'est le principal défi auquel on est tous confrontés dans un environnement tout à fait nouveau.

David : Et alors tu choisis, une nouvelle fois 3 ans plus tard, de changer totalement d'administration : là, tu te retrouves à l'Agence nationale de la cohésion des territoires (ANCT), sur un poste de coordinateur budgétaire. Pourquoi revenir à Paris ?

Antoine : C'était la fin de mon contrat en Serbie, et les finances publiques européennes me manquaient un peu du côté français. Donc j'ai accepté ce poste où le chef était quelqu'un que je connaissais très bien, et qui souhaitait bénéficier de mes compétences de budgétaire. J'étais en charge de déployer un fonds européen, en l'occurrence le fonds d'ajustement aux conséquences du Brexit, qui était un fonds très compliqué à mettre en œuvre. Il fallait quasiment le créer de A à Z : programmer les dépenses, créer un cadre de gouvernance, savoir qui fait quoi et quand — sachant que les fonds européens, c'est souvent un fardeau pour les administrations, donc c'était pas si facile de créer un cadre de gouvernance —, et surtout dépenser très rapidement les fonds.

C'est marrant parce qu'à la direction du Budget, j'avais appris à dire non à la dépense. Je suis revenu à Paris, c'était l'inverse : il fallait absolument que je dépense de l'argent, c'était ma mission !

David : C'est marrant cette opposition, la bascule !

Antoine : Ah, ça me paraissait compliqué ! C'est compliqué de dépenser ce fonds-là, ça a été une catastrophe parce qu'il faut justifier... Personne voulait de cet argent-là ! En plus c'était le Brexit, mais tu avais le Covid qui est arrivé en même temps. C'est un exemple de mauvais fonds mis en place par l'Union européenne.

David : Dernière question avant de passer sur tes missions à l'Inspection générale des finances, question que je pose toujours : un objet, une œuvre d'art, un film, un livre qui a été signifiant pour toi, qui représente ce qu'est la fonction publique ou les missions des finances publiques d'aujourd'hui ?

Antoine : Il s'agit d'un tableau que j'avais vu lorsque j'étais jeune à la National Gallery à Londres, et qui m'avait beaucoup marqué, de Holbein le Jeune. C'est un peintre de la Renaissance, un contemporain d'Érasme et de Thomas More. Son tableau est très connu parce que ce qu'il y a dessus, c'est une anamorphose. Je sais pas si tu sais ce que c'est ?

David : Vas-y, pour nos auditeurs et pour moi !

Antoine : Quand tu regardes La Joconde de face, tu reconnais complètement le personnage, les traits sont symétriques, etc. En revanche, si tu te mets accroupi sur le sol et que tu regardes, là le visage va être complètement distendu, tu vas rien reconnaître. Le procédé d'anamorphose, c'est l'inverse : dans le tableau de Holbein, tu vois deux hommes très riches entourés de cadrans, de compas, de bouquins d'arithmétique, etc., qui symbolisent vraiment le savoir, et une sorte de trace blanche au milieu que tu as du mal à distinguer. Quand tu te mets accroupi près du tableau et que tu prends un angle de vue très spécifique, tu te rends compte qu'il s'agit d'un crâne — donc dans le cas de la Renaissance, une vanité —, qui est là pour rappeler que ces hommes puissants, qui concourent au rayonnement du pays, ont également des vulnérabilités. Mais ça, tu le vois sous un angle.

Et je le retrouve un peu dans mon approche très souvent d'audit : je me retrouve face à des administrations extrêmement respectables qui ont mis en place énormément de choses et qui peuvent un peu impressionner. Mais en réalité, comme n'importe quelle administration, il y a toujours des vulnérabilités. Pour les trouver et les identifier, il faut un angle qui soit pertinent : il faut trouver les vanités dans l'administration française !

David : Excellent ! Pour ceux qui nous regardent sur YouTube, je mettrai forcément le tableau.

Antoine : La vanité de Holbein, c'est vraiment la plus connue. Le tableau, c'est Les Ambassadeurs. C'est l'angle qui détermine tout.

PARTIE 2 : MISSIONS D'AUDIT À L'INSPECTION GÉNÉRALE DES FINANCES (IGF)

David : Antoine, tu es auditeur au sein du pôle audit de l'Inspection générale des finances. L'Inspection générale des finances en une phrase — puisque je tiens à signaler qu'il y a une vidéo complémentaire avec Sonia Lever sur l'IGF —, qu'est-ce que c'est ?

Antoine : L'Inspection générale des finances, c'est un service rattaché au ministre de l'Économie et des Finances qui va mener plusieurs types de missions : des missions d'évaluation des politiques publiques, de revue de dépenses, mais également des missions de vérification. Dans mon cas, c'est un type de mission en particulier : des missions d'audit interne ministériel.

David : Qu'est-ce que ça veut dire, l'audit ?

Antoine : Je savais pas ce que ça voulait dire il y a 2 ans ! Maintenant c'est bon, j'ai une définition plus claire parce que ça fait quand même 2 ans que je travaille au pôle audit. En fait, l'audit va véritablement mesurer la capacité d'une organisation — en l'occurrence ici des structures de Bercy — à maîtriser leurs risques. C'est-à-dire qu'on va voir si elle est capable de lister ses risques, de mettre à côté des mesures pour couvrir ces risques, et s'assurer (c'est surtout ça notre travail) que ces mesures sont pertinentes.

Ce qu'il faut savoir, c'est que Bercy, c'est à peu près une quarantaine de structures : des directions (Trésor, DGE, DGFiP, etc.), mais aussi des agences rattachées à Bercy. En terme de pilotage de crédits qui bénéficient aux politiques publiques, c'est à peu près 40 milliards d'euros gérés par Bercy, auxquels tu rajoutes les 1 200 milliards qui passent au travers de la DGFiP en termes de collecte d'impôts et de dépenses. Il y a des sommes considérables qui passent par Bercy. Vis-à-vis du concitoyen, on doit s'assurer qu'il y a une maîtrise des risques par l'ensemble des structures impliquées.

David : 40 agences, 40 directions différentes... Tu te rends sur tout le territoire national ?

Antoine : Il y a beaucoup d'administrations qui ont dans leur réseau des entités : par exemple la DGFiP a des directions départementales, les Douanes ont des directions interrégionales. Bercy s'étale sur tout le territoire français. Nous, on a une distinction assez intéressante par rapport à nos collègues de l'Inspection : on a vraiment une programmation au cours de l'année, décidée par un comité d'audit interne ministériel qui va dire en début d'année : « Vos auditeurs vont aller auditer telle ou telle structure. » On a de la visibilité sur nos missions. Dans le cadre de nos audits, on va pas forcément aller voir une direction interrégionale en particulier, on va plutôt s'en servir dans le cadre d'échantillons, mais en restant à un niveau plutôt central.

David : Comment ça se déroule, une mission d'audit ? Combien de temps ça dure, est-ce que tu es accompagné ?

Antoine : Sur une mission, on va être entre deux et trois auditeurs avec un chef de mission. C'est des missions qui durent à peu près 3-4 mois, ça dépend du niveau de profondeur des analyses.

Ça démarre avec une lettre de mission dans laquelle on va nous dire : « Il y a telle administration, je souhaite que vous alliez voir dans quelle mesure elle a réussi à couvrir le risque de conflit d'intérêts dans le cadre des passages public-privé. » À partir de cette lettre de mission, on va dégrossir le sujet pour aboutir à une note de cadrage en se disant : dans ce processus, qu'est-ce qui a été mis en place et sur quoi on va aller accentuer nos tests par la suite. Ce cadrage est hyper important : si tu le rates, tu te retrouves avec une mission qui peut s'étaler sur 6 mois parce que tu as dit que tu allais tout faire sans te rendre compte que c'était extrêmement large.

Ensuite, on rencontre la structure, on fait éventuellement des tests, et on arrive à voir si la structure a conscience de ses vulnérabilités en matière de conflit d'intérêts, de fraude, de corruption ou de pilotage budgétaire. Ça arrive très souvent qu'une direction nous dise : « Mais non, il n'y a pas trop de soucis, vous pouvez circuler ! » Et nous, on doit être là pour dire : « En fait, il faut un peu qu'on creuse. » C'est là qu'il faut trouver l'angle et parfois les accompagner pour identifier ce risque.

David : Quand tu vas dans des administrations, peut-être à un certain niveau hiérarchique, comment tu te positionnes pour ne pas qu'on te regarde comme un « petit jeune » ?

Antoine : Un auditeur doit rester très humble vis-à-vis des audités. On ne peut pas venir en pensant avoir déjà des réponses à leurs problèmes. On doit d'abord comprendre leur niveau de risque et leurs problèmes, assurer une relation saine, sinon l'échange peut très vite se braquer.

Moi, j'aime bien me renseigner au maximum sur ce qu'ils font : s'ils ont des programmes budgétaires, aller voir les PAP et les RAP (les projets annuels de performance et les rapports annuels de performance). C'est parmi mes premiers réflexes : me faire une idée, pas juste débarquer en leur disant « Vous faites quoi ? ».

Et très souvent, il faut aller tester les mesures : s'ils nous disent qu'ils ont un outil de suivi pour prévenir les conflits d'intérêts, on vérifie si la procédure est vraiment efficace et robuste.

David : Comment tu testes cela concrètement ?

Antoine : On a accès à de la documentation, et on prend des échantillons de dossiers. S'ils disent qu'ils ont un contrôle déontologique pour les agents qui passent dans le privé (ou l'inverse), on vérifie sur un échantillon représentatif si le contrôle a été bien réalisé sur tous les agents concernés, et s'il porte sur toutes les zones de risque. C'est une vraie mission de terrain.

Après, il y a toute une phase d'analyse. Par exemple, sur une direction concernée par des risques de dérapage budgétaire, mon travail en tant qu'auditeur est d'analyser en amont les mesures mises en place pour éviter ces dérapages, les coter (savoir si elles sont bonnes ou insuffisantes), et formuler des recommandations pour leur dire comment améliorer leur système.

À la fin d'un rapport d'audit, la suite logique c'est : le constat / le risque, la cause, et la recommandation pour traiter la cause.

David : Comment s'est passée ta prise de poste et l'apprentissage de l'audit ?

Antoine : Quand je suis arrivé, j'ai eu la chance de suivre beaucoup de formations (audit interne, contrôle interne, commande publique, aides d'État, etc.). En 6-7 mois, j'ai cumulé 100 heures de formation à l'IGPDE.

J'ai été très vite positionné sur une première mission qui s'agissait d'auditer une structure de Bercy qui aide les entreprises en difficulté (souvent de grosses entreprises industrielles). Il s'agissait de s'assurer que le système d'aide était suffisamment robuste : aider les entreprises qui ont des chances de ne pas faire tout de suite faillite, éviter les mauvaises analyses, et verser des aides conformément à la législation sur les aides d'État.

C'est comme ça qu'on décline nos cartographies des risques. C'est le plus difficile : sur un audit budgétaire d'une direction qui pilote environ 2 milliards d'euros, c'est très compliqué pour elle d'avouer ses risques budgétaires (il y a un côté « aveu de faiblesse »). Les auditeurs les accompagnent pour montrer que certains risques sont déjà couvers par la formation des agents, un dispositif de maîtrise de la dépense, etc.

David : Est-ce que l'administration auditée est tenue de suivre tes recommandations ?

Antoine : Elle est normalement tenue de le faire. Après discussion sur nos recommandations, elle met en place un plan d'action (par exemple : « On s'engage d'ici le mois de mars 2025 à mettre en place cette mesure »). Ensuite, nous allons contrôler la mise en place de ces actions.

L'idée de l'audit interne est une pratique qui vient des grands groupes privés, et l'État s'en inspire. Même s'il y a un certain retard du côté des administrations par rapport au privé pour le contrôle interne — car les missions de service public (qualité du service public, relation usager) sont plus complexes —, l'audit se structure dans l'État depuis les années 2010. C'est nécessaire vis-à-vis du citoyen (article 15 de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen : tout agent doit rendre compte de son administration).

David : Quelle est la suite pour toi après 2 ou 3 ans d'audit ?

Antoine : Actuellement, je suis chef de mission. C'est un rôle que j'aime bien : gérer le calendrier, la relation avec les audités, s'assurer de la qualité de ce qu'on présente au superviseur. J'ai envie de le conserver encore pendant au moins 1 an. Par la suite, j'aimerais rester sur les relations État-entreprises (notamment les aides et soutiens publics).

Au pôle audit, les profils sont très diversifiés : des personnes avec une solide expérience en audit, une ancienne inspectrice du travail, une inspectrice des finances de la DGFiP, et des agents ayant fait une longue carrière dans le privé.

PARTIE 3 : CONSEILS AUX AUDITEURS

David : Partie 3 : conseils aux auditeurs. Est-ce qu'il y a une situation où tu as été en difficulté et où tu aurais aimé avoir un conseil ?

Antoine : Je me souviens d'une Réunion Interministérielle (RIM) à Matignon pour des arbitrages sur la Politique Agricole Commune (PAC). C'était ma première réunion, j'étais extrêmement stressé, et je savais que j'allais devoir parler sur des aspects budgétaires. Malheureusement, j'ai tellement perdu mes moyens que j'ai eu quelques phrases un peu agressives, et je me suis très vite fait rembarrer par des chefs de cabinet ! Ça a été un des moments les plus terribles de ma vie. J'aurais aimé qu'on m'explique quel positionnement avoir et comment ne pas devenir inutilement agressif sous le stress.

David : Une réunion interministérielle, c'est quoi exactement ?

Antoine : Ce sont des réunions à Matignon sur des sujets qui méritent un arbitrage politique et pas seulement technique. Les représentants de chaque direction ou cabinet débattent devant les représentants du Premier ministre, qui tranche ensuite en donnant raison à la direction du Budget, au ministère de l'Agriculture, etc. C'est une vraie machine à rendre des arbitrages. Quand on comprend que c'est un jeu de rôle, il s'agit surtout d'exposer ses arguments pour que le cabinet du Premier ministre puisse choisir la meilleure solution.

David : Quel conseil donnerais-tu à l'Antoine d'il y a 10 ans ?

Antoine : Le conseil que je me serais donné, c'est : n'idéalise pas trop les choses. Il faut arriver à désacraliser tous ces environnements qui semblent inaccessibles ou prestigieux. Quand on pénètre dans ces institutions, on se rend compte que ce sont des gens normaux avec qui on partage beaucoup de points communs. À trop idéaliser, on s'entrave.

David : Je te rejoins tout à fait sur l'aspect désacraliser ! As-tu un autre conseil ?

Antoine : Il faut cultiver son jardin secret à côté. Se trouver d'autres passions que le travail est extrêmement important pour garder un équilibre (que ce soit le sport ou la lecture). Me concernant, je fais des championnats de pole sport, ce qui me permet d'avoir un équilibre. Quand on est passionné par les politiques publiques, on peut vite être happé ; avoir une activité à côté permet de garder de la distance.

David : Un conseil de lecture à donner aux auditeurs ?

Antoine : Récemment, je me suis intéressé aux Éditions de l'Ogre (une petite maison d'édition) et à l'autrice Ariane Jousse, qui a écrit un livre intitulé Terreur. C'est une histoire de stalking d'une femme vis-à-vis d'une actrice qui a disparu. Je suis plutôt essai d'habitude, mais ce roman m'a beaucoup plu et perturbé. D'une certaine manière, on y retrouve le fait de se mettre à la place d'une autre personne et d'investiguer, comme en audit !

David : Un mot de la fin ?

Antoine : Merci pour cette interview ! J'encourage les auditeurs à s'intéresser à Bercy et à la variété de ses métiers, et à désacraliser ces grandes institutions. Il y a énormément de choses passionnantes à y faire !

David : Merci beaucoup Antoine, et à bientôt pour un prochain épisode !